Charia et stratégie
Extraits du Chapitre 1 : "Charia, principes directeurs et stratégie". Par Abdel Maoula Chaar
Extrait 1:
"La condamnation de l’accroissement injustifié (Riba) et de
l’ambiguité (Gharar) constitue, avec la prohibition de la spéculation
(Mayssir), les règles principales de la finance islamique. Ces
interdictions s’expliquent donc par la volonté de voir le résultat des
opérations financières et commerciales optimisées pour le bien de
l’ensemble des parties prenantes. Ainsi, la prohibition de la
Riba aurait pour objectif de préserver la solidarité et l’harmonie
sociale. Elle viserait également, avec l’interdiction du Gharar, à
favoriser le développement économique. Une démonstration cherchant à
prouver que la condamnation de la spéculation (Mayssir) par la
Charia découle de la même logique est inutile, tant l’actualité est
faite d’exemples où la spéculation débridée d’opérateurs provoque des
crises remettant en question le « mieux-être » de larges
franges de populations.
La logique de ces proscriptions s’explique
donc par la nécessité de sauvegarder l’intérêt général, conformément au
précepte de régence qui traduit dans les faits le principe de Tawhid.
Cette question gagne en intérêt lorsque ses effets sur les opérations
de la finance islamique sont étudiés. Il est habituel d’évoquer les
incidences opérationnelles en décrivant, avec plus ou moins de détails,
les instruments qu’utilisent les institutions financières islamiques.
Il
est tout aussi usuel de parler des conséquences organisationnelles en
évoquant la mission des Conseils de Supervision de Charia, ces
assemblées de jurisconsultes qui s’assurent que les opérations des
institutions financières islamiques correspondent effectivement aux
normes de la Charia.
Un troisième résultat de la filiation entre
la Charia et les opérations des institutions financières
islamiques est, par contre, généralement ignoré : il s’agit des
effets stratégiques.
Il faut reconnaître que le sujet n’est pas
vraiment passionnant. Le plus souvent, les stratèges des
institutions financières islamiques mettent en œuvre les mêmes
techniques que leurs confrères du secteur conventionnel, en appliquant
les contraintes de la Charia. La logique de cette attitude se fonde sur
le postulat qui veut qu’il n’y ait qu’une seule finance et plusieurs
pratiques ; la finance islamique ne représentant qu’un ensemble de
techniques spécialisées permettant à des segments de clientèle, qui ne
l’avaient pas fait jusqu’à là pour des raisons religieuses, de
bénéficier des services de la finance moderne. Dans cette approche, la
finance islamique est incluse dans le champ de la finance et sert
d’instrument marketing qui donne accès au marché financier islamique.
Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la finance contemporaine
serve de modèle et que la tâche première des opérateurs de la finance
islamique soit de créer des situations et des instruments financiers à
même d’en reproduire au plus près les objectifs et les performances.
L’un des exemples les plus typiques de cette tendance est la création
des Sukuks qui miment tellement bien les performances des obligations
qu’ils sont qualifiés d’« obligations islamiques »."
Extrait 2:
"L’une des stratégies de développement possibles pour les banques islamiques est d’exploiter leur différence, à savoir la prégnance de la Charia, pour changer, non pas les règles, mais le terrain de « jeu ». Pour cela, il convient de prendre en considération les aspects habilitants de la Charia, au lieu de s’attacher à ses cotés contraignants et de réaliser que ses aspirations éthiques peuvent dépasser le cercle des communautés musulmanes pour s’adresser à un public beaucoup plus large. Cette démarche permettrait aux banques islamiques d’inverser l’équation stratégique en passant d’une position plus ou moins passive et défensive (observer les banques conventionnelles investir le champ de la finance islamique) à une attitude beaucoup plus proactive leur permettant de prospecter activement les domaines de la finance conventionnelle à la recherche de nouveaux marchés. Cette approche peut sembler utopique. Certaines banques ont pourtant commencé à l’explorer. Au moment où elle « islamisait » ses opérations, la Dubaï Bank, par exemple, a décidé de créer des produits éthiques conformes aux règles de la Charia pour ne pas perdre ses clients non-musulmans. Cette stratégie s’inspire sans aucun doute possible d’une vision habilitante de la Charia."

