Interview de Jérôme Pignolet de Fresnes
1ers produits islamiques en France
Interview de Jérôme Pignolet de Fresnes Responsable de la Gestion du Patrimoine de la BFC

Jérôme Pignolet de Fresnes répond en exclusivité aux questions de Finance Islamique France au sujet des premiers produits islamiques lancés en France par la BFC
FIF: Pouvez-vous nous parler du lancement des premiers produits français « sharia-compliant » que la BFC a mis en place ?
La BFC-SG est à l'origine d'une démarche inédite client-produit conduite au terme d’un processus d’échanges menés auprès des plus éminents représentants de la communauté musulmane de La Réunion.
Cette collaboration étroite entre acteurs économiques, savants religieux locaux et internationaux, et experts de SGAM AI conduits par Vincent LAUWICK à Londres et Paris, a permis de lancer le premier appel public à l'épargne en Finance islamique validé par l’AMF jamais lancé en France.
Dans un contexte de marchés des plus délicats, la BFC-SG a collecté 15.7 M€ sur "Shariah Liquidité", support de gestion de trésorerie court terme souvent décrit comme le substitut idéal aux produits d’épargne et de placements traditionnels assis sur l’intérêt en zone euro.
FIF: Quelles ont été les difficultés pour lancer ces produits ?
Au plan général, la demande récente pour ce type de produit explique en partie les raisons du lent développement de la finance islamique en France, et les difficultés qui ont jalonné notre démarche.
La mise en place de solutions d'épargne et la recherche de modes de financements "shariah compatibles" participent, par ailleurs, d’une meilleure connaissance des principes éthiques issus du Coran souvent méconnus des banquiers traditionnels.
Enfin, nous sommes aujourd’hui dans un contexte où les mentalités doivent encore évoluer, pour que chacun prenne conscience du poids économique et social grandissant du monde musulman, mais aussi de la dimension spirituelle positive et non belliqueuse de la majorité des musulmans.
Ces réticences culturelles ou techniques n’ont toutefois pas empêché de donner une existence concrète à des besoins réels exprimés. Elles traduisent néanmoins l’important travail de d’information à accomplir pour que la finance islamique se développe sereinement aux côtés de la finance traditionnelle, particulièrement en Europe continentale.
FIF: Pouvez-vous nous parler en détail du rôle des autorités religieuses de La Réunion dans ce projet ? Comment votre collaboration s’est-elle passée ?
La conformité de ces produits a été validée par la CFCI (Cellule du Fiqh du Centre Islamique de La Réunion). La participation active de Louqman INGAR, Chakil OMARJEE, Mouhammad PATEL et Fayzal VALY depuis plus d'un an, aux côtés de la banque, a permis de bien cerner les besoins exprimés par les investisseurs potentiels, et de parfaire la mise en marché de l'offre sur-mesure des supports proposés.
FIF: La durée pour le
second produit aurait été jugée trop longue par les investisseurs
entraînant son abandon. Toutefois, celui-ci suivait l’indice du Dow
Jones Islamic Market (DJIM). Autant dire que le rôle des Sharia
scholars de La Réunion devenait secondaire étant donné que les gérants
n’auraient eu qu’à suivre l’indice du DJIM et non pas l’avis des
experts religieux de La Réunion. En effet, la conformité à la Charia,
dans ce cas, aurait été déjà établie par les Sharia scholars du DJIM et
le conseil en Charia de La Réunion aurait vu son poids diminuer. Qu'en
pensez-vous?
"SGAM AI Baraka Titre" est un support de placement en actions « Shariah compatible » à capital protégé au terme de 8 ans. Son objectif de gestion est de protéger l'investissement à hauteur de 100% du capital initial, ou à hauteur de 85% de la plus haute valeur atteinte par le support pendant la période des 8 ans.
Une sélection équipondérée de 30 actions est effectuée tous les trimestres par les experts de SGAM AI à partir des 2400 actions du DJIM*World Index, et l'exposition aux marchés de cette sélection est gérée activement pendant la période concernée avec une liquidité hebdomadaire pour l'investisseur.
Le rôle des «Shariah scholars » de La Réunion a été tout aussi important pour SGAM AI Baraka Titre que pour le Shariah Liquidité. En effet, ils ont notamment demandé à ce que les rapports sur le choix des actions leur soient remis régulièrement à des fins de vérification, ou encore que les trente sociétés « Shariah compliant » retenues par les gérants soient informées formellement de leur désapprobation concernant toute opération de placement ou de financement liée à la perception d’intérêt ou issue d’activité non licites.
Il était tout à fait essentiel, pour nos clients, de s’assurer que le support respecte pleinement les principes éthiques issus du Coran, tant dans sa construction que dans son fonctionnement. C’est pourquoi il est de notre point de vue indispensable d’obtenir un avis indépendant sur le caractère « Shariah compliant » des supports proposés, tant au niveau local qu’au plan international.
C’est en ce sens que le rôle des religieux locaux s’est révélé déterminant ; garants de l’éthique, ils engagent leur réputation et permettent d’éviter les dérives opportunistes que pourraient constituer des supports « Shariah like » moins coûteux sur un marché naissant plein de promesses.
A titre d’exemple, nous nous sommes refusés de proposer le support en actions à des sociétés demanderesses considérant la durée du support fixée à 8 ans inadaptée à l’objet social, voire à l’intérêt même de ces personnes morales pour l’orienter exclusivement vers des particuliers.
De la même manière, afin de développer une structure de coût peu pénalisante pour les clients, nous nous sommes attachés à mettre en marché des supports avec un minimum d’encours de 10M€.
En bref, si nous voulons donner toute la crédibilité nécessaire à la finance islamique dans les années futures, il est essentiel de n’estampiller un produit du label « Shariah compliant » qu’à la condition qu’il soit au centre d’un dispositif de construction qualitatif et éthique scrupuleux des préceptes inhérents à la Charia, et contrôlé par les érudits religieux locaux et internationaux.
Ces conditions me semblent un préalable indispensable si la finance islamique veut s’inscrire dans une logique de développement durable.
FIF: Par contre, pour le cas du produit qui a réussi, le rôle des Sharia scholars de La Réunion est entier et passe au premier plan. Ne pensez-vous pas que cet élément a joué dans la réussite du produit ?
Le rôle de ce premier « Shariah board » français s’est révélé essentiel pour lancer des instruments innovants sans précédent. Toujours active aujourd’hui, notre collaboration a été marquée des sceaux de la confiance et de la transparence réciproques, et augure probablement de nouvelles avancées dans un proche avenir. Leur engagement aux côtés de la banque a été décisif et a également fortement contribué à renforcer leur crédibilité auprès des musulmans locaux. C’est un partenariat de grande qualité où chacun a gagné à travailler avec l’autre.
FIF: Quel est le profil de l’investisseur qui a acheté ce produit, des particuliers musulmans, des entreprises locales dont le directeur est musulman, des corporate conventionnelles extérieures …, ?
Ce premier appel public à l'épargne en Finance islamique lancé en France s’est traduit par la collecte de 15.7 M€ collectés principalement à La Réunion sur le produit "Shariah Liquidité". Avec une quotité transactionnelle fixée à 10.000 €, ce support de trésorerie a essentiellement séduit des entreprises, associations et particuliers qui ont pu participer à cette opération sur comptes titres et également sur le "premier contrat d'assurance vie 100% Shariah compatible". Nous ne pouvons pas communiquer les patronymes des souscripteurs pour des raisons de secret bancaire.
Si nous rentrons dans le détail, il est fondamental de retenir que les acteurs de cette réussite sont des clients musulmans généralement d’une érudition supérieure à la moyenne. Je rejoins en cela la pyramide des besoins évoquée par MASLOW où la basique appétence au gain est dépassée par une volonté supérieure de satisfaire ses besoins spirituels.
Nous avons en effet un support de trésorerie dont la rémunération est réputée sensiblement inférieure aux placements monétaires ou autres dépôts à terme traditionnels, dont la rémunération est obtenue par des transactions impliquant l’intérêt. Pleinement conscients de cet élément, nos clients ont tout de même souhaité souscrire au Shariah Liquidité afin de profiter d’un gain licite. C’est la démonstration de la dimension éthique et de développement durable de ce type d’investissement pour les souscripteurs.
FIF: Avez-vous d’ores et déjà l’idée de mettre sur pied d’autres produits financiers islamiques ?
Nourrir une recherche appliquée aux réalités économiques exprimées par tous les investisseurs de ce marché est essentiel et nous nous employons à mettre en place de nouvelles solutions, malgré les moyens importants à mettre en œuvre et les contingences juridiques et fiscales qui semblent en cours d’amélioration.
Par Finance Islamique France
Informations complémentaires:
La Société Générale est devenue actionnaire de la BFC en 2003 à parité avec la MCB (Mauritius Commercial Bank), et en contrôle le management avec Roger Munoz (Directeur Général) et Xavier de Mascarel (Directeur Commercial). La BFC fait partie intégrante du réseau de la Banque Hors France Métropolitaine (BHFM) de la Société Générale, dirigé par Jean-Louis MATTEI.
Site internet: http://www.bfcoi.com/index.html.

